Delphine Reist
Exposés sur leur Étagère (voir double-page suivante), les outils deviennent des objets d’art — des objets censément “autonomes”. La vitre en plexiglas sert ici à sécuriser l’installation. La vitrine protège autant les regardeurs des objets que l’inverse. Les plaques de plexiglas modifient la nature de l’étagère qui, de meuble de rangement, devient une vitrine de présentation, faisant passer au premier plan la valeur d’exposition, et reléguant au second leur valeur d’usage. Les outils exposés se mettent en route tout seuls, par intermittence. Ils semblent donc avoir conquis leur autonomie en un deuxième sens. Comme si l’autonomie de l’art s’appliquait soudainement à une autre classe d’objets, à l’environnement technique quotidien.
Après tout, les outils ont-ils besoin de nous, à part pour se reproduire ? On pourrait sans trop de risque conjecturer qu’ils se passent très bien de nous — bien plus que nous pouvons nous passer d’eux, en tous cas. McLuhan suggérait que nous en serions les organes reproducteurs externalisés. “L’homme devient […] l’organe sexuel de la machine, comme l’abeille du monde végétal, lui permettant de se féconder et de prendre sans cesse de nouvelles formes. La machine rend à l’homme son amour en réalisant ses souhaits et ses désirs, en particulier en lui fournissant la richesse.” Si les machines-outils sont des prothèses, des prolongements du corps, les œuvres de Delphine Reist formulent implicitement l’hypothèse que ces prothèses pourraient très bien fonctionner de manière auto-gérée — l’hypothèse, autrement dit, d’une révolution (et non d’une révolte) des machines. Est-ce une idée si incongrue ? Les chaînes de production automatisées travaillent pour nous sans interruption, pendant notre sommeil, comme un inconscient du corps social. Si cette fiction d’une auto-gestion demeure inquiétante, c’est parce que nous restons persuadés que nous contrôlons les machines ou les symboles (comme les drapeaux), que nous en sommes la conscience. Ici, comme dans d’autres travaux antérieurs de Delphine Reist, les machines s’animent toutes seules, comme des corps en dehors du contrôle de la raison pendant le sommeil ou une crise d’épilepsie. L’automatisme psychique rejoint l’automation dans l’image d’un inconscient machinique et nous renvoie à notre propre limitation à être libres, à agir consciemment et volontairement. Sommes-nous si sûrs de contrôler nos prothèses et non d’être contrôlés par elles ? Le moteur des outils disposés sur les plateaux s’emballe par intermittence, automatiquement, l’espace d’un instant, provoquant un petit mouvement comme un sursaut ou un spasme, du même type que celui qui anime les poissons tout juste pêchés, arrachés de leur élément naturel.
Le travail de Delphine Reist a été exposé récemment à Hammarby ArtPort à Stockholm, à la Salle de bains à Lyon et au CAN à Neuchâtel.
Fig. 1 et 2
Delphine Reist, Sous les drapeaux, 2006.
Moteurs, métal, tissu, matériel électrique et électronique, 9 éléments,dimensions variables.
Pièce unique.
Fig. 3
Delphine Reist, Étagère , 2007.
Étagère métallique, plexiglas, outils électriques, système électronique,
210 x 303 x 39 cm.
Pièce unique.



